Le scandale de la viande cachère qui ne l’est peut-être pas vraiment…

Ce passionnant article écrit par le Rav David Rosen est paru mi-mars sur l’un des blogs du Times of Israël: http://blogs.timesofisrael.com/is-any-meat-today-kosher/

Dans cet article, intitulé « Is any meat today kosher ? » – que l’on pourrait très approximativement traduire par « Y a-t-il aujourd’hui de la viande vraiment cachère ? », le Rav s’appuie sur son expérience dans le monde de la cacheroute et le milieu des abattoirs et se pose cette question pour le moins étonnante…

Pour ceux qui ne sont pas anglophones, et aussi pour les gros fainéants, je vais essayer de résumer sa pensée (pardon si je ne suis pas exhaustif et si parfois j’interprète ses propos)…

1- Le Rav commence par exposer sa conviction que l’abattage rituel juif est bien plus respectueux de l’animal que toutes les autres formes d’abattage et permet à la bête de ne pas (ou de moins) souffrir.

2- Le Rav explique ensuite que d’importants décisionnaires modernes – Rav Moshé Feinstein, Rav Haim David Halévy – ont interdit la consommation de foie gras, mais aussi de viande de veau, en vertu du principe de za’ar baalei hayim, c’est-à-dire (schématiquement) pour ne pas transgresser l’interdit de faire souffrir inutilement un animal.

Cette position reste marginale dans le judaïsme orthodoxe mondial et n’est pas suivie par la plupart des décisionnaires en matière de cacheroute.

3- Le Rav ajoute que de nos jours la souffrance des animaux est devenue la norme et donne de nombreux exemples : cornes coupées afin de mettre plus d’animaux dans un espace restreint, animaux gonflés aux hormones et antibiotiques, veaux très vite enlevés à leur mère pour permettre de récupérer davantage de lait, etc.

Le Rav démontre alors que ces traitements « inhumains » entrent directement en contradiction avec plusieurs interdits d’ordre rabbiniques ou thoraïques, avec le risque que le lait issu de ces vaches ou les œufs des poulets « maltraités » soient en conséquence également sujets à controverse.

4- Le Rav poursuit en disant que les raisons qui poussent les Rav Feinstein et Halévy à interdire le foie gras ou le veau peuvent dès lors aussi bien s’appliquer à tout le reste de l’industrie de la viande cachère.

Mais les intérêts en jeu sont ici considérables et il est probablement plus simple d’être dans le déni ou de continuer en faisant fi de la morale et de l’éthique juive.

5- Le Rav conclut par un plaidoyer pour une plus grande éthique dans la chaine de production animale et termine en affirmant que plus on s’éloigne de la consommation de viande « productiviste » actuelle, plus on est certain d’être proche du cacher.

En quoi tout cela me concerne ?

Puisqu’on est entre nous, je vais vous l’avouer : j’adore la viande ! Le bœuf, le veau, l’agneau (miam !!!), le poulet. Toutes les viandes. Et le foie gras plus que tout.

Pas plus tard que la semaine dernière, une brochette de foie d’oie à Mahané Yehouda, le grand marché de Jérusalem, a fait mon bonheur à un point que vous n’imaginez pas… Pas question de devenir vegan !

Et pourtant…

Je ne peux ignorer que la souffrance animale est bien réelle. Même dans le monde cacher. Le Rav Rosen l’a rappelé dans son texte mais je crois que c’est désormais une évidence pour à peu près tout le monde.

Même pour une viande « ultra-cachère » – fut-elle issue d’un abattage Glatt, avec la surveillance la plus stricte, et le shohet (abatteur rituel juif) le plus habile au monde – personne ne pourrait affirmer que la bête consommée n’a pas souffert tout au long de sa (triste) vie.

Alors que faire ?

D’abord, je ne peux m’empêcher de poser une question. Si le processus de production est si cruel (et tout porte à croire qu’il l’est pour la très grande majorité des animaux abattus), pourquoi nos Rabbanim n’interdisent pas tout simplement ces bêtes, ou plus exactement cette forme d’élevage et de production intensifs ?

Trop d’intérêts en jeu, tant économiques qu’humains. S’il fallait élever et abattre les bêtes selon des normes d’hygiène plus respectueuses, le prix de la viande serait probablement multiplié par deux ou trois, avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer. Et alors ???

Il me semble que nos Rabbanim – avec tout le respect que nous leur devons – ne s’embêtent pas avec ce genre de considération… Prenons le cas des centaines de femmes qui réclament leur guett (acte de divorce) pendant des années ou des milliers de familles avec des enfants en bas-âge qui sont condamnées à rester cloîtrées chez elles pendant le chabbat en vertu de l’interdit de porter un enfant ou de tirer une poussette le samedi.

« La halakha (la loi juive) est comme ça », entend-on avec une fin de non-recevoir. Alors pourquoi cette application la plus stricte des lois de la Torah ne vaut-elle pas aussi pour la consommation de viande ?

Mon avis est que si l’on trouve des « arrangements » (des accommodements raisonnables, comme disent nos amis canadiens) pour la viande, alors on devrait pouvoir en trouver pour le guett, la mise en œuvre d’un érouv (clôture qui permettrait de délimiter des zones où on peut porter le chabbat) et tout un tas d’autres sujets…

Je ne vois pas en vertu de quoi on ferait deux poids deux mesures. Sauf à dire que les intérêts économiques priment sur les lois de la Torah…

Bref, je ne vous remercie pas, Rav Rosen, de m’avoir rappelé cette triste réalité ! Je suis désormais tiraillé entre ce que me disent les Hautes Autorités de mon Pays (« vas-y, c’est cacher ! »), la Torah (« on ne fait pas souffrir inutilement un animal »), ma propre éthique (« tant de cruauté vaine pour un morceau de foie gras… ») et mon estomac (« qu’est-ce que c’est bon ! »).

Alors je vais revenir aux fondamentaux… qu’est-ce qui est « juste », qu’est-ce qui est « bon » pour moi et pour la collectivité ?

La réponse est sans appel : évidemment, le chemin à emprunter est celui qui mène à moins de souffrance animale.

Mais je suis un pragmatique… On ne peut tout bouleverser d’un coup, renverser la table d’un coup de pied. Les choses peuvent se faire tranquillement, petit à petit, en mettant des jalons pour essayer d’améliorer les conditions d’élevage des animaux destinés à la filière cachère.

Se comporter en Juif, c’est-à-dire travailler à s’élever davantage et à faire de notre monde un endroit un peu meilleur (ou un peu moins pire, c’est selon).

Alors, voilà ce que je propose : parlez-en autour de vous, ouvrez le débat avec vos amis, votre famille. Interrogez votre rabbin sur ce sujet. Et demandons – collectivement – au Grand Rabbin de France ce qu’il en pense.

Ce serait formidable par exemple qu’il prenne l’initiative d’interdire le foie gras cacher en France, juste pour le symbole, pour dire qu’on peut imaginer l’avenir différemment, avec plus d’humanité et de considération pour les animaux.

Si nous nous comportons mieux envers les animaux, a fortiori cela devrait nous encourager à nous comporter mieux avec nos semblables. C’est en tous cas ma conviction.

Quant à moi, c’est décidé, je vais faire ce que j’aurais du faire depuis longtemps. J’arrête de manger du foie gras.

Et ça commence aujourd’hui.

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