Mon deuil – 1ère partie: les 7 jours

On ne parle pas assez de la mort et c’est bien dommage! Aussi, quand elle surgit, on est souvent pris au dépourvu… Dans ma famille en tous cas, le sujet a toujours été un peu tabou alors forcément je n’étais pas vraiment préparé.

Assommé, déboussolé, hyperactif, pétrifié, en colère, effondré, chacun réagit à sa manière.

Pour moi c’était il y a un peu plus de 3 mois, lorsque j’ai perdu ma maman; pour mon ami R., c’était il y a 3 jours, lui aussi pour sa mère. Nous avons pas mal d’amis en commun, aussi ce texte -auquel je songe depuis longtemps mais que j’ai beaucoup hésité à publier- est pour eux…

 

Quand le deuil frappe, on est forcément abasourdi. Sonné. Dans mon cas (mais je suppose que c’est vrai pour beaucoup), je suis rentré dans une « bulle » (ou une caverne, c’est vous qui choisissez) en dehors du temps et de l’espace. Je pensais à ma mère, à mon père désormais veuf, et plus grand-chose en dehors de la bulle n’avait vraiment d’importance. Cette période pour moi a duré 7 jours, le temps de la « shiva ».

J’ai surtout passé beaucoup de temps à attendre. J’attendais d’aller à la Synagogue faire une prière, j’attendais que les gens me rendent visite, j’attendais qu’ils s’en aillent, j’attendais le chabbat pour prendre une douche, j’attendais la fin des 7 jours pour changer de vêtements, j’attendais de pouvoir m’asseoir sur un bon fauteuil et dormir dans un lit correct, j’attendais de rentrer chez moi, de reprendre le cours de ma vie. Je m’ennuyais souvent. J’attendais aussi des appels et des SMS; certains arrivaient, d’autres ne viendront jamais. Il faut s’y faire, c’est comme ça.

 

Mon entourage m’a permis de sortir progressivement de ma bulle et d’atténuer le sentiment d’attente perpétuelle. Toutes les discussions, les fous rires (car il y en a eu aussi), les appels téléphoniques, les messages laissés, les visites ont contribué à cela: m’aider à m’extraire de ma bulle. Réchauffer un cœur en hiver. Me ramener à la vie.

S’il faut le dire en une phrase: quand un ami te rend visite, t’appelle, t’envoie un message, il t’aide à sortir de la caverne.

 

Tu dois passer un coup de fil à un endeuillé pour lui présenter tes condoléances et évidemment ça ne te réjouit pas. Quoi lui dire, si ce n’est des banalités et des mots convenus? L’endeuillé répond poliment « merci » mais tu sens clairement qu’il s’en fiche et qu’il est de toute façon ailleurs, dans un autre espace-temps. Erreur! Il entend ton message (pas les mots que tu alignes les uns derrière les autres, mais ce que ton cœur exprime; comme par « télépathie », une forme de communication non verbale qui transpire derrière chacun de tes mots) et ça l’aide. Dans mon cas, beaucoup même. On peut se sentir délaissé par quelqu’un planté en face de vous, et soutenu par des personnes à 4000 kilomètres qui vous laissent un message unique; dans la tradition juive, ne dit-on pas que « les paroles qui sortent du cœur entrent dans le cœur »?

Alors il n’y a pas à hésiter. Appelle l’endeuillé, va le voir, écris-lui, parle-lui. Ceux qui préfèrent laisser un endeuillé « tranquille », ceux qui se disent qu’il n’y a pas lieu d’aller visiter quelqu’un qu’on connait à peine, ceux qui choisissent d’ignorer leur ami dans la peine, ceux qui ont peur de ne pas savoir quoi dire, ceux-là se trompent.

 

Je n’attends pas grand-chose des gens en général mais, paradoxalement, dans cette période, j’étais en veille par rapport aux gens. Pourquoi untel ne m’appelle pas? Tiens, je n’ai pas reçu de message de celui-ci. Certains amis que tu connais à peine sont à tes côtés; d’autres pourtant plus proches sont aux abonnés absents. Je ne leur en veux même pas. C’est ainsi, que peut-on dire?

 

Comment se comporter lorsqu’on visite un endeuillé? C’est simple: suis ce que disent nos Sages dans la tradition juive, c’est juste parfait…

Petite check-list personnelle tirée de mon expérience et teintée de halakha (loi juive):

1- Assure-toi au préalable du lieu le plus approprié pour rendre visite à l’endeuillé (Synagogue ou maison du deuil) et des horaires les plus adéquats;

2- Lors de la visite, laisse parler l’endeuillé en premier. Pas la peine de lui raconter tes petits problèmes de boulot (99 chances sur 100 qu’il s’en fiche, surtout en ce moment) ni de lui parler du dernier match du PSG. Sauf si l’endeuillé te pose des questions sur ces sujets. C’est lui qui aiguille la conversation sur le thème de son choix, pas toi. S’il n’a pas envie de parler, respecte son silence et tais-toi. S’il veut parler, écoute-le. S’il veut échanger, et bien échange.

3- Si tu connaissais le défunt, c’est très bien de dire un mot sur lui, d’évoquer des souvenirs, de souligner ses qualités. Tu ne vas pas faire de peine à l’endeuillé si tu évoques le défunt, bien au contraire; ceci est valable même des mois après la période des 7 jours! Il est également complètement illusoire d’imaginer que tu vas « changer les idées » de l’endeuillé en parlant de sujets futiles…

4- Si tu veux dire un mot de Torah, même dans une maison de non pratiquants, vas-y! Sans être lourd, évidemment.

5- Essaye d’être attentif et de repérer les signes qui montrent qu’il est temps de partir. L’endeuillé (surtout s’il est poli) ne te mettra pas à la porte, alors essaye de sentir le bon moment pour partir. Oui, c’est vrai, tu as traversé tout Paris, tu as posé une demi-journée de congés, tu as renoncé à ton cours de zumba ou je ne sais quoi, mais si l’endeuillé en a marre au bout de 5 minutes, tu dois le respecter. A contrario, si il réclame plus de temps, tu peux peut-être faire un effort et lui accorder quelques minutes supplémentaires…

6- Pas la peine d’en faire trop. Sans même dire un mot, juste en embrassant l’endeuillé, en te tenant assis près de lui 10 minutes en silence, tu lui apportes quelque chose de précieux et de grand. N’aie aucun doute là-dessus.

 

Au final, l’air de rien, pendant cette période bizarre, il y a des gens qui émergent. Pas toujours ceux auxquels tu pourrais t’attendre. Ceux-là te donnent une leçon de vie…

  • Ma femme qui partage ma peine, respecte mon silence quand je veux me taire, m’écoute quand je veux parler, échange quand je veux converser;
  • Cet oncle et sa femme qui traversent chaque soir le périphérique pendant plus d’un mois pour rendre visite à mon père et le soutenir;
  • Mes 2 amis de jeunesse qui sont avec moi à chaque instant, par la pensée, par SMS, téléphone ou de visu;
  • Ces copines qui viennent me voir, m’apportent des fruits et des gâteaux et me proposent plusieurs fois de s’occuper de mes enfants;
  • Les amis qui sont à 4000 kilomètres et qui m’appellent et me laissent des messages de soutien;
  • Les copains qui ont appris la nouvelle le matin à 11h et que je vois au cimetière 3 heures plus tard;
  • Cet ami qui me rend visite, on discute d’un livre qu’il a aimé et que j’aimerais bien lire, et le lendemain je reçois un colis Amazon avec le livre en question;
  • Ce copain de copains que je connais à peine -je l’ai vu une fois cet été à Tel-Aviv- que je croise au cimetière et je réalise qu’il est venu spécialement pour moi;
  • Ces inconnus que je croise à la Synagogue, qui m’accueillent chaque matin avec bienveillance, qui m’aident à lire le kaddish et trouvent chaque jour de nouveaux  mots de réconfort;
  • Ces proches, ces amis, ces gens plus ou moins intimes, de ma famille ou de ma belle-famille, de 20 ans ou de 80 ans, qui me « portent » pendant toute la période du deuil.

 

Sans aucun doute, eux te permettent de sortir de ta bulle. De sortir et de « t’en sortir ».

Comme je comprends tous les autres… J’ai été tellement de fois dans le clan des absents, des « pas assez » là, de ceux qui n’osent pas, de ceux qui sont débordés, de ceux qui ne savent pas…

Je ne sais pas si le deuil fera de moi un meilleur homme, mais en tous cas j’espère que ces quelques lignes feront de toi, lorsque le deuil se présentera pour l’un de tes proches (car hélas personne n’y échappe),  une personne un tout petit peu plus avertie et, pourquoi pas, quelqu’un d’un peu meilleur.

 

 

(En photo, une sculpture de Marie-Paule Deville-Chabrolle, qui s’intitule « Un Cœur en Hiver ».

http://www.deville-chabrolle.com/portfolio/un-coeur-en-hiver-2014/ )

 

7 commentaires

  1. Très beau texte que j’aurai voulu publier il y a 15 ans…
    Je n’ai jamais eu la force de les rendre publics mais je suis en parfait accord avec ce que tu dis là
    Bravo ce n’est pas facile !
    Antony

    Aimé par 1 personne

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